IV – Isolation
L'espace est un endroit solitaire. Loin des planètes du système, il peut être d'un noir étouffant ou d'une lumière aveuglante, selon le point de vue. Un vaisseau interstellaire éteint ses moteurs et s'immobilise dans les ténèbres, la coque face à la lueur du soleil lointain.
L'Accipitridé rayonnant n'a pas de véritable cockpit. La voûte du vaisseau projette une image au pilote. Aucun cadre, aucune obstruction, juste un gouffre sans fin. Le Corbeau observe l'obscurité entre un amas d'étoiles qu'il ne reconnaît pas. Il aimerait être là-bas, où tout est inconnu, où tout reste encore à découvrir.
Lueur est posé sur les genoux de son Gardien. Le Corbeau a pris l'habitude de le caresser comme un petit chat, mais à cet instant, sa tête est entre ses mains, ses doigts enchevêtrés dans ses cheveux.
Lueur garde patiemment le silence. Il sait que son maître en a besoin.
Le Corbeau laisse échapper un petit son guttural et le Spectre change de position. Lorsqu'un souffle saccadé s'ensuit, Lueur s'envole et vient se blottir contre la poitrine du Corbeau en fredonnant.
Les mains du Corbeau se renferment sur lui, le serrant contre son cœur.
Lueur en est maintenant certain : le Corbeau est toujours le même à l'intérieur.
***
Des volutes sulfureuses s'échappent de fissures sur le sol vénusien. Le Corbeau foule la surface de la planète, ses bottes écrasant les fines feuilles de calcium qui flottent sur les petites flaques d'eau irisées. Son vaisseau interstellaire est perché sur une pente dégagée, non loin du terrain instable qu'il traverse à présent.
« Corbeau, je vous en prie », implore Lueur au-dessus de l'épaule de son Gardien. « Pouvez-vous me dire ce qu'on fait là ? »
Droit devant, des nuages lumineux et des formes géométriques se dessinent. Lueur laisse échapper un cri de surprise et se téléporte au loin, tandis que le Corbeau s'empare du revolver ceinturé à sa taille. Avant même que le premier Gobelin vex ne se manifeste, le Corbeau l'avait déjà dans sa ligne de mire.
Une simple pression sur la gâchette fait voler la tête de la machine, la faisant ainsi vaciller au milieu du terrain et tirer aveuglément. Deux autres Gobelins apparaissent à proximité, et le Corbeau tire, faisant exploser leurs membres comme un enfant séparerait les ailes d'une mouche. Il les achève avec les dernières balles contenues dans le cylindre de son arme.
Une lueur de lumière violette apparaît dans la tempête temporelle, annonçant l'arrivée d'un Minotaure vex. Son cri résonne dans la plaine vénusienne, et il tire une salve de plasma dans les airs. Le Corbeau l'esquive en zigzaguant, et trébuche vers l'avant dans des mares peu profondes. Il se relève et vide le cylindre de son revolver, faisant tomber une pluie de douilles usagées sur le sol.
Le Minotaure modifie son emplacement dans le temps, et semble se téléporter vers l'avant alors qu'il se déplace vers un futur plus avantageux. Il se rapproche du Corbeau avant qu'il n'ait eu le temps de recharger son arme et l'attrape par la tête, le soulevant jusqu'à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Le Minotaure lève son canon à plasma vers la poitrine du Corbeau et...
***
Le Corbeau prend une grande inspiration, et ses yeux s'ouvrent pour voir des serpents ailés décrire des cercles dans le ciel de Vénus. Il tousse violemment et roule sur le côté. Les Vex ont disparu.
« C'était stupide », s'exclame Lueur sur un ton de reproche. Le Corbeau se souvient alors où il se trouve, et à quel moment. « Pourquoi n'avez-vous pas utilisé votre Lumière ? »
« Je voulais tester quelque chose », répond le Corbeau le souffle court. Il se remet sur pieds, pour se retrouver nez à nez à Lueur.
« Que pouviez-vous bien avoir à tester comme ça ? » s'exclame le petit Spectre, en regardant le paysage dévasté autour de lui. Puis vient la question que Lueur n'avait pas envie de poser : « Est-ce que vous cherchiez à vous blesser ? »
« Non », lâche sèchement le Corbeau. Il repousse Lueur du coude et s'apprête à retourner au vaisseau interstellaire, mais Lueur insiste.
« Alors pourquoi ? », demande-t-il en se plaçant face au Corbeau, lui bloquant ainsi la route.
« Parce que je voulais savoir si j'étais encore moi-même ! » réplique le Corbeau d'une voix rageuse, le visage marqué par la colère. « Uldren Sov pouvait éliminer un Minotaure sans la Lumière. » Sa rage se calme. « Je voulais... Je voulais m'assurer que je n'étais pas lui. Que tu pouvais encore me ramener. Que j'étais encore... digne de tout ça ! »
L'œil unique de Lueur se baisse et regarde vers le sol. Il demeure silencieux.
Cette fois-ci, le Corbeau n'essaie pas de le repousser. Il se tient immobile, et écoute le souffle des geysers lointains et l'appel des serpents dans le ciel.
« Je suis désolé », finit par dire Lueur en un murmure.