Phot0n
Des filaments de données qui s'étirent à travers l'infini, une réalité entrelacée dans des trames satinées, et dans laquelle Phot0n voguait paresseusement, mêlant à sa perspective subjective les données qui définissaient l'existence objective. La réalité s'effilochait dans l'Archinuage profond et abattait les barrières entre le soi et le code. Les requêtes de fichiers lui donnaient l'impression d'être des fourmis sur sa peau et maintenant, avec le confinement, elle pouvait rester ici quand elle le voulait sans se soucier des besoins compliqués de la réalité matérielle. Pas de pause pipi. Pas besoin de s'excuser auprès des invités.
Elle s'étira et se détendit, orientant à nouveau sa perception vers les profondeurs, où les ombres des données ressemblaient à des rues et des bâtiments, sous des formes familières. Les normes y restaient accrochées comme la mauvaise foi, mais c'est aussi là que vivaient les jeux. Elle ouvrit son invite de commandes, sélectionna un avatar et un genre pour la journée, puis prit la voie oblique pour retrouver les rues et les places de l'Archinuage peu profond.
Tellement peu profond.
Des reconstitutions de devantures, de décors et de plantes du monde matériel perturbaient le paysage et espaçaient les créations avant-gardistes proposées par les concepteurs. La mairie avait réorganisé la plupart de l'avenue principale comme avant pour rendre la transition plus facile à vivre, mais quel était le but d'établir une nouvelle frontière si on amenait l'ancien monde avec soi ?
« Oh, bon sang, non. Ça ne va pas. » Un bruit de panique à peine contrôlée échappa d'un petit avatar proche. Il était presque humain, si ce n'est par l'asymétrie hideuse de son visage, au niveau du sourcil et de la pommette gauche.
« Hé, pas de souci. Vous voulez de l'aide ? » Phot0n s'approcha du visiteur confus. La distorsion avait l'air douloureuse.
« Je ne sais pas ce que j'ai fait, et je ne peux pas le réparer ! »
« Pas de problème, on va vous corriger ça. » L'homme ne parut pas convaincu, mais sa respiration simulée montra tout de même un ralentissement (d'ailleurs, par les Fondateurs, pourquoi simuler une respiration ?). Phot0n ouvrit les paramètres de l'avatar et les étudia en détail. « Je sais pas comment vous avez fait, mais vous avez débloqué les paramètres avancés de votre avatar. »
« Vous pouvez le réparer ? »
« En un rien de temps, mon gars. » Il rechargea la dernière sauvegarde du petit nouveau et l'avatar retrouva une apparence humaine normale. « Faites-vous un peu la main avant de rouvrir ce menu, mais, si ça se reproduit, il vous suffit d'appuyer ici. »
« Euh... merci ? »
« C'est tout bon », répondit Phot0n. « C'est bien de se souvenir qu'on a tous commencé quelque part. »